Le patineur du futur (2/8) : les pieds
L’hiver a été rude. On ne s’en aperçoit pas tellement quand le thermostat est calé sur 20°C et qu’on peut se coller au radiateur de son salon pendant des heures et des heures. Personnellement, je me rappelle encore des températures largement sous les -10°C, systématiquement tous les matins. Je m’en rappelle, et surtout mes pieds : ce sont toujours les extrémités qui souffrent d’abord du froid. Et plusieurs matins de suite, j’ai dû attendre dans ma voiture, alors qu’il faisait encore nuit, pendant près d’une heure. C’était toujours mes pieds qui tournaient en glaçon.


Je ne vais pas vous raconter mon histoire, ni celle de mes pieds : ça n’est aucunement intéressant. Mais les journalistes aiment bien commencer leur récit par une anecdote. C’est une figure de style qui permet sans doute d’instaurer un climat plus convivial entre celui qui écrit et celui qui lit. Enfin bref, passons sur les ficelles du métier pour revenir rapidement au sujet qui nous intéresse. Si j’attendais comme ça dans ma voiture, c’était pour m’assurer de pouvoir harponner au passage le professeur Sporkosy, la tête pensante du laboratoire d’Olomuc en République Tchèque. Le professeur n’avait rien de jubilatoire : c’était un grand maigre, taciturne, peu causant, qui détestait les longs discours péremptoires, les micros et les caméras. S’il avait pu travailler dans une grotte sur Mars, à l’écart de la haute société et des flashs des photographes, il l’aurait fait !
Sporkosy était un ancien athlète lui-même, qui avait grandi dans la pépinière des ex-pays de l’Est. Ca se passe toujours à l’Est quand c’est mystérieux et que ça touche au sport de compétition un peu louche : vive les clichés ! Il avait tour à tour fait partie de l’équipe nationale de basket, puis de celle de volley-ball – avec laquelle il avait remporté le tournoi des étoiles rouges d’ailleurs. Une sacrée performance, d’autant plus que cela ne l’avait pas empêché de poursuivre des études de génétiques en parallèle.
Pendant presque un mois (je n’ai décidemment que ça à faire), j’ai essayé de l’alpaguer pour rentrer avec lui dans son laboratoire. J’ai littéralement fait le pied de grue. Le professeur n’était déjà pas bien causant, mais encore moins le matin à 8h ! En plus, il fallait surmonter la barrière de la langue… La plupart du temps, face à mes sollicitations, il me répondait en créole : « Y’aka bougé, pov’mariole ! » Même si ça peut rebuter de prime abord, c’était pour moi un gage incommensurable. Je touchais au but, car la biographie du professeur sur Wikipédia indiquait qu’il avait un temps travaillé pour les Américains, puis pour les Jamaïcains (d’où le créole) : l’ouverture du Mur lui avait permis de voir du pays, et de travailler pour le plus offrant.
Mon problème, c’était moins d’encaisser sa mauvaise humeur matinale que de rentrer dans son laboratoire. Selon mes informations, Sporkosy était un pionnier en matière de génétique des bas-membres, c’est-à-dire de tout ce qui touche aux pieds et aux jambes. Il avait également quelques connaissances sur le bassin (pas le bassin danubien, quoique…). Il fallait donc absolument que je trouve un angle d’attaque pour sympathiser.
Quand on cherche, on finit toujours par trouver. J’ai fait appel à une vieille connaissance qui parlait aussi le créole. Ca m’a coûté un peu d’argent en téléphone portable, mais c’était la seule solution : tous les matins, de 6h45 à 8h, je prenais des cours de créole, installé dans ma voiture, emmitouflé dans une couverture – sauf les pieds. Au bout de deux semaines (kan bérès, pa moli), j’étais capable de baragouiner (un mot bien breton). Au bout de trois semaines, le professeur commençait à me sourire. Au bout d’un mois, j’ai pu mettre les pieds dans son laboratoire.
Sporkosy était un ancien athlète lui-même, qui avait grandi dans la pépinière des ex-pays de l’Est. Ca se passe toujours à l’Est quand c’est mystérieux et que ça touche au sport de compétition un peu louche : vive les clichés ! Il avait tour à tour fait partie de l’équipe nationale de basket, puis de celle de volley-ball – avec laquelle il avait remporté le tournoi des étoiles rouges d’ailleurs. Une sacrée performance, d’autant plus que cela ne l’avait pas empêché de poursuivre des études de génétiques en parallèle.
Pendant presque un mois (je n’ai décidemment que ça à faire), j’ai essayé de l’alpaguer pour rentrer avec lui dans son laboratoire. J’ai littéralement fait le pied de grue. Le professeur n’était déjà pas bien causant, mais encore moins le matin à 8h ! En plus, il fallait surmonter la barrière de la langue… La plupart du temps, face à mes sollicitations, il me répondait en créole : « Y’aka bougé, pov’mariole ! » Même si ça peut rebuter de prime abord, c’était pour moi un gage incommensurable. Je touchais au but, car la biographie du professeur sur Wikipédia indiquait qu’il avait un temps travaillé pour les Américains, puis pour les Jamaïcains (d’où le créole) : l’ouverture du Mur lui avait permis de voir du pays, et de travailler pour le plus offrant.
Mon problème, c’était moins d’encaisser sa mauvaise humeur matinale que de rentrer dans son laboratoire. Selon mes informations, Sporkosy était un pionnier en matière de génétique des bas-membres, c’est-à-dire de tout ce qui touche aux pieds et aux jambes. Il avait également quelques connaissances sur le bassin (pas le bassin danubien, quoique…). Il fallait donc absolument que je trouve un angle d’attaque pour sympathiser.
Quand on cherche, on finit toujours par trouver. J’ai fait appel à une vieille connaissance qui parlait aussi le créole. Ca m’a coûté un peu d’argent en téléphone portable, mais c’était la seule solution : tous les matins, de 6h45 à 8h, je prenais des cours de créole, installé dans ma voiture, emmitouflé dans une couverture – sauf les pieds. Au bout de deux semaines (kan bérès, pa moli), j’étais capable de baragouiner (un mot bien breton). Au bout de trois semaines, le professeur commençait à me sourire. Au bout d’un mois, j’ai pu mettre les pieds dans son laboratoire.
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